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Santé Québec bloque la voie à des médecins qui veulent passer au privé en raison de la loi 2.

5/12/2025 | Le Devoir

Des dizaines de médecins qui ont voulu quitter le réseau public en raison de la loi 2 se sont fait bloquer le chemin par Santé Québec, qui les empêche de passer au privé.

« Votre retrait du régime public de l’assurance maladie du Québec compromettrait sérieusement la capacité de la région de la Mauricie–Centre-du-Québec de répondre à la demande croissante », a ainsi écrit Santé Québec, le 29 novembre dernier, au Dr Christian Vinette, qui pratique en médecine familiale depuis 1991.

Autour de lui, le Dr Vinette observe les refus qui s’accumulent. La Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), qui est placée en copie conforme lorsque Santé Québec répond aux médecins, affirme que dans les cas qu’elle voit passer, 100 % des médecins se font dire « non ». Ainsi, 50 omnipraticiens auraient reçu des refus définitifs. Et 26 autres, des préavis de refus — qu’ils peuvent contester dans les 10 jours suivant leur réception, indique la FMOQ.

Or, la réalité est bien différente, assure Santé Québec. Dans un courriel au Devoir, elle écrit avoir reçu depuis l’adoption de la loi 2, le 25 octobre, 266 demandes de médecins (dont 54 venant d’omnipraticiens) qui souhaitaient passer au privé. « Nous en avons refusé 28 », ajoute la porte-parole Catherine Brousseau. Sa réponse ne précise pas combien de demandes, comme celle du Dr Vinette, font l’objet d’un préavis de refus.

La société d’État calcule les demandes, et non pas le nombre de médecins. Ainsi, un seul praticien peut faire plus d’une demande.

« Un mensonge total »

Au bout du fil, le Dr Vinette n’en croit pas un mot. « C’est sûr que c’est un mensonge total », lance le médecin de famille. « Je suis un gars très terre-à-terre, qui ne panique pas et n’accuse pas le monde, mais la CAQ nous ment à plein nez depuis le début. Santé Québec est une création de la CAQ, Mme Biron a été nommée par M. Dubé et jamais elle n’a voulu prendre position dans ce conflit-là, à part une fois, une sortie pour dire aux médecins, de façon infantilisante : “Calmez-vous”. On nous ment, c’est sûr. »

Depuis l’adoption du projet de loi 83 au printemps dernier, les médecins québécois qui souhaitent sortir du régime public pour aller pratiquer au privé doivent obtenir une autorisation de Santé Québec. Dans ses décisions, la société d’État doit notamment tenir compte des conséquences que pourrait avoir une telle autorisation sur la qualité ou l’accessibilité des soins.

 Depuis l’entrée en vigueur de cette loi, le 24 avril, Santé Québec a reçu 911 demandes de médecins (dont 126 provenaient d’omnipraticiens) qui souhaitent quitter le réseau public. Santé Québec dit avoir refusé 81 demandes.

Avant l’arrivée de la loi 2, les médecins souhaitaient surtout faire une « pratique ponctuelle au privé », quitter le réseau public pour des raisons personnelles (conciliation travail-famille, préretraite, etc.) ou pour assurer une « continuité du suivi » au privé, énumère Santé Québec. L’adoption de la loi spéciale s’est depuis ajoutée à la liste de leurs motivations. Depuis le 25 octobre, la société d’État a ajouté cette loi — comme son ancêtre, la loi 106 — de même que les « motifs économiques » à la liste des raisons qui expliquent les demandes des médecins.

« C’est ma vie »

Le Dr Vinette fait partie de ceux qui veulent abandonner leur pratique pour ces deux dernières raisons. Selon un calcul qu’il juge conservateur, il dit croire qu’il perdra 55 % de sa rémunération. Surtout, il est blessé par « le manque de respect et l’affront qu’on nous fait ».

Le médecin de famille, qui pratique à Victoriaville, quitte sa pratique le cœur en miettes. Dans une première entrevue avec Le Devoir à la fin octobre, il a fondu en larmes. « Quand on est médecin de famille, on connaît les gens sous toutes leurs facettes, de génération en génération. On développe un lien avec ces gens-là. […] C’est ce lien-là… Je vais tout perdre. C’est carrément une partie de ma vie », a affirmé le médecin de 59 ans.

Dans un second entretien, il a dénoncé le système de pastilles de couleur qui permettrait de moduler la rémunération des médecins en fonction de la vulnérabilité des patients qu’ils prennent en charge. « Moi, je vois en moyenne 40, 42 patients par jour. Je n’en verrai pas 60 ou 70. Pour absorber les patients orphelins et les pastilles rouges, il va falloir que je coupe quelque part. Mes enfants à qui je fais des courbes de croissance, mes enfants avec des otites ou des grippes, ils n’auront plus accès à moi ; c’est terminé. C’est ça qui est le drame là-dedans. Les adultes en bonne santé, même chose. Comment je vais faire pour dépister un cancer ? » demande-t-il.

Son plan, avant le refus de Santé Québec, était de s’ouvrir une clinique privée pour recevoir ses patients actuels moyennant des frais qu’il aurait voulus raisonnables. Faute de l’autorisation nécessaire, il songe maintenant à pratiquer en Ontario, au Nouveau-Brunswick ou en phlébologie, un service privé non couvert par la Régie de l’assurance maladie (et non soumis à l’approbation de Santé Québec). Sinon, « je vais prendre ma retraite jusqu’aux élections et, s’il y a un changement de ton avec le prochain gouvernement, je vais revenir », lance-t-il.

En mêlée de presse jeudi, la présidente du Conseil du trésor, France-Élaine Duranceau, a envoyé un message aux médecins qui craignent pour leur pratique. « On a déjà dit qu’on ne touchait pas aux frais de cabinet. Je veux l’énoncer clairement, parce qu’il y a des médecins qui sont inquiets, il y a des médecins qui choisissent de fermer leurs cliniques. Il y a beaucoup d’ouverture sur beaucoup d’éléments qui vont venir les rassurer », a-t-elle affirmé pendant que, en parallèle, la FMOQ annonçait un nouvel arrêt de ses négociations avec Québec.

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