
La semaine dernière, le créateur de ChatGPT, Sam Altman, a affirmé qu’il était inimaginable d’être parent sans l’intelligence artificielle (IA). Une opinion partagée en partie par certains parents québécois, mais critiquée et remise en question par une experte.
« Je ne peux pas m’imaginer élever un nouveau-né sans ChatGPT », a déclaré le patron d’OpenAI, récemment devenu père, sur les ondes de la populaire émission américaine The Tonight Show Starring Jimmy Fallon, le 8 décembre dernier. « Clairement, les gens l’ont fait pendant longtemps et sans problème », a-t-il aussitôt nuancé, provoquant les rires de la foule. L’animateur Jimmy Fallon a lui aussi éclaté de rire. « Oui, c’était possible », a-t-il rétorqué.
L’emploi de l’imparfait dans cette réponse ne fait pas rire la directrice principale du volet Éducation et développement de l’Institut québécois d’intelligence artificielle (Mila), Shingai Manjengwa.
Affirmer que l’IA est incontournable pour tous les parents relève plutôt de « l’anomalie » et non de la norme, d’après elle. « La majorité des parents au Canada et partout dans le monde sont toujours en train d’apprendre ce qu’est l’IA », affirme Mme Manjengwa.
Toutefois, ce « manque de littératie » sur l’IA et ses imperfections n’empêche pas les parents d’utiliser ChatGPT et d’autres dispositifs d’IA générative. Selon des témoignages recueillis par Le Devoir, le robot conversationnel s’est bel et bien infiltré dans nos foyers, jusqu’à la sphère très intime de la parentalité. Constat : il joue avant tout un rôle de conseiller.
Multiusage
« Quand mes enfants se font des bobos, je [les] prends en photo et j’envoie à ChatGPT […] en attendant de voir le médecin. Chaque fois, ChatGPT a vu juste », témoigne Leslie Pernelle, mère de trois enfants. « Je reste rationnelle, dit-elle. Je demande à “Chat”, mais je vais toujours vérifier auprès du médecin. »
Que ce soit pour l’élaboration d’une routine matinale pour son enfant en bas âge ou encore pour des conseils pratiques afin d’aider à réduire l’anxiété de sa fille, la mère de famille a su trouver en ChatGPT une boîte à outils parentaux. « Honnêtement, je ne m’en passerais plus », affirme Mme Pernelle. Et elle n’est pas seule.
Sonia Ouellet, mère de trois jeunes ayant entre 10 et 16 ans, se sert de l’assistant virtuel pour aider ses enfants dans leurs travaux scolaires. « Je l’utilise pour donner des phrases à écrire avec les mots de vocabulaire », prend-elle en exemple.
Gérer des horaires chargés ? ChatGPT. Proposer un souper avec les restants du frigo ? ChatGPT. Aider un enfant qui ne dort pas ou qui saigne du nez sans arrêt ? ChatGPT. Ces propositions d’utilisation de l’IA viennent de parents québécois sondés par Le Devoir qui n’ont pas voulu avouer publiquement leur recours à ChatGPT à des fins parentales.
Environ 29 % des requêtes faites sur ChatGPT entre mai 2024 et juin 2025 relèvent de la catégorie des « conseils pratiques », selon une étude menée conjointement par OpenAI et l’Université Harvard.
Peu d’études
Que dit la science ? Impossible de quantifier et de qualifier l’utilisation de l’IA par les parents en détail, puisque peu d’études existent sur le sujet, déplore Shingai Manjengwa, de Mila. « Nous avons besoin de davantage d’études. Il faut plus de recherches sur la manière dont les familles utilisent l’IA. » À son avis, c’est d’ailleurs le « premier élément » auquel les décideurs politiques devraient s’attaquer, « déjà, juste pour avoir une idée de ce qui se passe ».
Une de ces rares études, réalisée par des chercheurs de l’Université Fordham et de l’Université de Californie du Sud aux États-Unis, stipule que 52 % des parents américains sondés utilisent ChatGPT pour des « activités parentales ». « L’usage par les enfants de ChatGPT est significativement influencé par les encouragements des parents », peut-on aussi lire dans cette étude publiée en mai 2024.
L’IA est de plus en plus utilisée dans nos foyers, tant par les parents que par les enfants, comme « complément » — voire comme « remplacement » — aux moteurs de recherche comme Google, affirme Mme Manjengwa. Un exemple ? Votre enfant a une question de mathématiques. Problème : vos notions en calcul intégral datent d’il y a plusieurs années et vous êtes rouillé. « Certains parents commencent à utiliser l’IA pour répondre à ce type de questions », évoque-t-elle.
Selon l’experte, un des risques principaux de l’utilisation de ChatGPT par les familles reste que les enfants imitent leurs parents et viennent à s’en servir par eux-mêmes sans remettre en question la véracité des réponses qui leur sont présentées. « Laisser des enfants seuls avec des outils d’IA dans leur chambre est un grand risque, car nous ne savons pas ce que ces outils diront à des personnes jeunes et impressionnables. »
« Il reste beaucoup de travail à faire pour mettre en place des formations sur la sécurité et la littératie en IA pour les parents, les éducateurs et les élèves, un peu comme nous l’avons fait avec l’électricité. » La spécialiste estime qu’il est primordial de réfléchir dès maintenant à notre façon d’inculquer des notions d’utilisation « sécuritaire » de l’IA à nos plus jeunes et à nos plus vieux, comme on le fait déjà pour d’autres technologies.
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