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«Le Devoir» s’est invité le temps d’une soirée au «Club des échecs amoureux», dans Villeray. Photoreportage.♟️

9/12/2025 | Le Devoir

Un soir par mois, des dizaines de Montréalais se retrouvent autour d’une partie d’échecs dans l’intimité du café Ferlucci, à Villeray. Ce qui les unit au-delà de ce jeu : ils sont dans la vingtaine ou la trentaine, souhaitent temporairement outrepasser les interactions en ligne et ont trouvé dans « Le club des échecs amoureux » un précieux espace de rencontres et d’échanges pour leurs générations. Le Devoir s’est invité le temps d’une soirée.

« Je joue non-stop », admet le fondateur du club, Hamza Abouelouafaa, qui raconte avoir eu la piqûre des échecs en découvrant, il y a deux ans, l’application Chess.com. Par habitude, il est arrivé en avance au café Ferlucci pour préparer les tables et saluer les baristas, apportant un large sac contenant les échiquiers colorés et les pièces qui serviront pour la soirée.

« Après un an à jouer, je sentais qu’il manquait quelque chose. Évidemment, c’est le contact humain », poursuit celui qui travaille comme photographe et édimestre. Naît alors l’idée de créer un petit club d’échecs qui pourrait, un soir par mois, répondre à ce besoin de communauté. Le choix de l’organiser au Ferlucci, son café de quartier préféré, s’est vite imposé.

L’engouement s’est senti dès la première édition en février 2025, dit-il. Chaque premier mardi du mois, l’événement rassemble entre 30 et 50 personnes, surtout des vingtenaires et des trentenaires. Un espace qui se veut mixte, ouvert aussi aux personnes queers, et dont la forme est loin d’être « rigide », précise Hamza : des rencontres se sont tenues au parc Jarry durant l’été, un tournoi caritatif en soutien à la Palestine a été organisé en septembre, puis une édition s’est faite en collaboration avec le Festival Triste en novembre dernier.

« Je pense que les gens sont friands de ce genre de rencontres humaines qui brisent justement le mur virtuel, le mur de nos cellulaires », explique le trentenaire. Surtout à l’âge adulte. « C’est juste une fois par mois, mais je vois l’oxygène que ça apporte aux gens. »

Il est presque 18 h 30, et les premiers participants commencent à entrer au café. Hamza les accueille chaleureusement, prend de leurs nouvelles, s’affaire à installer le matériel sur les tables réservées. Dans son petit cahier qu’il gardera avec lui tout au long de la soirée, il note le nom des joueurs à mesure qu’ils arrivent pour orchestrer les parties d’échecs.

L’un des premiers arrivés, Matis Chauveau, a décidé de prendre quelques heures pour venir ici, malgré sa dernière année d’études en médecine. « C’est comme une excuse pour prendre du temps, pour se reposer et se relaxer », dit-il.

Dehors, il fait -11 °C, et une trentaine de personnes s’entassent à présent dans la section du café réservée au club. L’endroit s’anime au rythme des conversations et des premières parties. Les habitués se saluent, d’autres font connaissance pour la première fois. C’est Hamza qui choisit les adversaires de chaque partie et supervise leur déroulement. Chacune dure habituellement 14 minutes, à raison de 7 minutes par personne. « Le club d’échecs, ça peut faire peur. Mais ici, il n’y a pas de pointage, c’est un peu broche à foin », indique Hamza.

« Quand on commence, forcément, il y a un peu cette pression et cette peur d’avoir honte ou de passer pour moins intelligent », convient Roxane Jardel, dont la première expérience au club était en novembre dernier.

Peu importe leur expérience, la majorité des joueurs rencontrés confirment avoir développé leur intérêt pour les échecs durant la pandémie. L’application Chess.com, qui a connu une croissance fulgurante dans le monde en raison de la crise sanitaire, et la populaire série Netflix The Queen’s Gambit, revient souvent dans les discussions.

« J’apprécie beaucoup l’aspect communauté » du club, confie Eric Chateigner, qui travaille la moitié de l’année comme pompier forestier en Colombie-Britannique. « Ça remplit un vide. Puisque je pars pendant six mois, ça ne me permet pas toujours de créer des relations aussi solides. »

Assise près de la fenêtre, sa sœur, Sabine, contemple discrètement les parties en cours tout en tricotant au crochet, comme à son habitude. Amie de Hamza et employée du Ferlucci, c’est elle qui a initié Eric au club. Elle est présente pour soutenir le projet de son ami et profiter de l’atmosphère conviviale. « Je préfère tricoter à côté puis observer et apprécier la soirée », résume l’étudiante en design.

Carnet et stylo en main, Hamza note attentivement les fins de match et assigne les nouvelles parties. Le soin qu’il investit dans cette soirée transparaît, que ce soit dans l’accueil chaleureux qu’il réserve aux participants, le dessert qu’il a apporté aux baristas, l’agilité avec laquelle il supervise les parties, ou la playlist jazz qu’il a créée pour cette soirée de décembre.

Eva Caruso, barista au Ferlucci, travaille chaque soir de l’événement. « Souvent, les soirs d’hiver, c’est bien tranquille. Ça amène de la vie », confie-t-elle. « Quand on vieillit, notre cercle d’amis se rétrécit. Je trouve que c’est vraiment une belle façon pour notre groupe d’âge de rencontrer des personnes à l’extérieur du travail ou de l’école. »

« On dirait qu’il y a beaucoup d’événements sociaux qui se passent tout le temps autour de l’alcool et de la consommation, tandis que, là, [les échecs amoureux] s’écartent un peu de ça », confie Maggie Hébert, qui a aussi fait ses armes aux échecs en ligne.

Au moment d’entendre parler du club par sa copine, Elie Saaoud se souvient pour sa part être tombé sur les travaux du politologue américain Robert Putnam, qui a étudié la relation entre le déclin des clubs et l’augmentation de la solitude aux États-Unis. « Je pense que ça m’a aussi motivé [à venir ici] », admet-il.

Vers la fin de la soirée, autour de 20 h 30, Hamza profite du calme pour s’offrir une petite partie. Il remballe les échiquiers et salue les participants à mesure qu’ils partent affronter le froid, tandis que les baristas s’apprêtent à fermer boutique. Un nouveau participant, plus timide, confirme à Hamza qu’il a aimé l’expérience et qu’il compte revenir le mois suivant.

Plus tôt en entrevue, Hamza s’avouait touché par le nombre de personnes qui sortent de chez elles pour s’adonner à une partie, sans savoir pourtant qui elles croiseront. « Même en hiver ou durant des journées dégueulasses de pluie, les gens viennent quand même, disait-il. Je suis rempli de fierté pour tous ces gens qui brisent l’isolement. »

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