
Mark Carney qualifiait la signature de son protocole d’entente avec l’Alberta de « grande journée » pour le Canada, porté par l’espoir d’ainsi apaiser enfin sa province d’adoption. Un vœu s’étant rapidement révélé pieux, mais révélateur d’une unité nationale qui, aux yeux du premier ministre canadien, ne serait finalement que régionale.
L’objectif de M. Carney a le mérite d’être clair, à défaut d’avoir été explicité plus tôt : faire du Canada une « superpuissance énergétique mondiale » en « libérant le potentiel de croissance du pétrole et du gaz de l’Ouest canadien ». Le tout, par le biais de l’hypothétique construction « d’un ou plusieurs oléoducs » vers la côte pacifique (à condition de trouver un promoteur privé de même qu’un copropriétaire autochtone). Mais au coût, surtout, de réels reculs environnementaux concédés au partenaire albertain.
Ceux qui ont été déconcertés qu’une telle entente de principe soit signée de la main d’un ancien envoyé spécial des Nations unies pour le financement de l’action climatique — y compris au sein de son propre caucus — seront pardonnés. Tout comme ceux qui auront été pris de court par ce premier ministre adepte des négociations qui s’inscrivent dans des jeux de coulisses.
Au premier chef, les Premières Nations du nord et de la côte nord-ouest de la Colombie-Britannique, pourtant aux premières loges de l’éventuel oléoduc que convoite l’Alberta. Le protocole d’entente a beau reconnaître l’obligation constitutionnelle de les consulter, les pourparlers ont commencé plus que tardivement, et mal.
L’Assemblée des Premières Nations rejette d’emblée l’accord à l’unanimité. Et bien que la participation financière de certaines au projet d’oléoduc demeure possible, les chefs de l’Assemblée se sont de surcroît opposés à toute exemption, comme évoqué, à l’interdiction de navires pétroliers sur cette côte bordée d’un archipel de petites îles, qui y complique la navigation de telles cargaisons. Aveuglé par son empressement, Mark Carney semble oublier la route de la réconciliation.
Tout comme le respect de l’autonomie des autres provinces, la Colombie-Britannique, chez laquelle transiterait cet oléoduc et qui en assumerait les risques environnementaux, n’ayant elle non plus pas été consultée ni même avisée en amont. Que le premier ministre David Eby se résigne à ne s’opposer qu’à un tracé qui nécessiterait l’exemption au moratoire de pétroliers en dit long sur l’influence qu’il ose espérer avoir dans toute éventuelle discussion trilatérale.
Alors que Mark Carney assurait qu’il n’imposerait aucun projet aux provinces qui s’y opposeraient, son protocole d’accord ne requiert que d’« importants avantages économiques » pour les Britanno-Colombiens. Encore heureux pour le Québec que l’entente privilégie l’exportation vers les marchés asiatiques.
L’Alberta, en revanche, en ressort gagnante. Avec ou sans nouvel oléoduc. Car Mark Carney mise sur la bonification de la tarification carbone des grands émetteurs et s’en remet, pour le reste, à l’autoréglementation de l’industrie pétrolière, en abandonnant ou en suspendant quatre pans de l’arsenal environnemental fédéral.
Un pari optimiste, pour ne pas dire naïf. Et voué à moyen terme à l’échec climatique, l’entièreté des mesures en place avant l’arrivée du premier ministre étant déjà insuffisante pour assurer l’atteinte des cibles du Canada. Ce démantèlement ne vient que confirmer leur abandon pour 2030 et reléguer au rang des aspirations la carboneutralité pour 2050. L’ex-ministre Steven Guilbeault n’est pas le seul à n’y rien comprendre.
D’autant que la Saskatchewan, le Nouveau-Brunswick ou l’Ontario ne sauront tarder à réclamer à leur tour des assouplissements.
Les compromis n’ont, cela dit, rien calmé de la colère en Alberta, où la première ministre Danielle Smith s’est fait chahuter en présentant le protocole d’accord au congrès de sa formation, le Parti conservateur uni. Les espoirs d’appuis potentiels pour les libéraux fédéraux dans les Prairies s’annoncent déjà déçus, pendant que s’effritent leurs appuis réels en Colombie-Britannique.
L’opposition à un oléoduc dans le nord de la province n’y est plus majoritaire, mais seuls 53 % de la population se disent pour. Et 50 % des citoyens estiment que le gouvernement devrait avoir droit de veto sur la question, selon Angus Reid. Un inconfort partagé au Québec (50 % appuient un oléoduc vers l’ouest, 54 % estiment qu’une province traversée doit avoir droit de refus).
Or, Mark Carney a récolté 12 % de ses sièges en Colombie-Britannique (20 élus) et 26 % au Québec (44 députés). S’aliéner une part de leur électorat progressiste, au profit des néodémocrates dans l’Ouest et du Bloc québécois au Québec, n’est pas sans risque.
Tout comme multiplier les affronts aux membres de son caucus. Bon nombre d’élus libéraux devaient leur élection à Justin Trudeau, qui, malgré son bilan mitigé, a néanmoins sauvé le parti de l’extinction. Cette loyauté incombe aujourd’hui davantage au chef Mark Carney, fraîchement arrivé à la tête du Parti libéral du Canada porté par l’appui de ses députés.
La gouvernance politique commande un respect des provinces, des Premières Nations et de ses propres élus qu’il serait temps de reconnaître et d’accorder du côté du novice Mark Carney.

