
La marée de drapeaux bleu et jaune qui s’élève sur Maïdan, la place de l’Indépendance, danse doucement dans la brise. Devant le va-et-vient de l’artère vibrante Khrechtchatyk, dans le cœur de Kiev, le « Mémorial des héros » paraît figé dans le silence matinal. Noyé parmi les milliers d’étendards ukrainiens, chacun symbolisant la perte d’un soldat au front, un recoin du mémorial en recèle d’autres, ceux-là blanc et rouge. Soit les couleurs de la Biélorussie démocratique, symboles de l’opposition à la dictature d’Alexandre Loukachenko, complice du Kremlin. Plusieurs dizaines de citoyens biélorusses ont perdu la vie sur le champ de bataille en combattant contre l’agresseur russe, depuis février 2022. Un chiffre dont il est néanmoins impossible de révéler l’exactitude, étant donné le secret militaire. « Pour votre liberté et la nôtre », indique sobrement la petite plaque de marbre de l’espace du mémorial leur étant consacré.
La mort, Lioudmila, qui souhaite taire son vrai nom par crainte de représailles dans son pays, la côtoie dans une déchirante intimité. Depuis plus de deux ans, la quarantenaire est psychologue au sein du régiment Kalinoŭski, une unité constituée de Biélorusses luttant dans les rangs de Kiev. C’est elle qui doit porter le fardeau d’annoncer les mauvaises nouvelles aux proches de ces combattants qui, bien souvent, ignoraient tout de leur double vie en Ukraine. « Lorsqu’ils arrivent ici, ces soldats nous laissent le numéro de téléphone d’une personne à contacter, si quelque chose leur arrivait », explique Lioudmila. « Et bien souvent, quand je dois leur apprendre la nouvelle que leur fils ou leur frère n’est plus, on me lance : “Quoi ?! Mais comment ça, le régiment Kalinoŭski ? Il me disait qu’il travaillait en Pologne comme programmeur !” »
Une poignée d’entre eux reposent ici et là dans les cimetières d’Ukraine. « Mais il est très difficile d’obtenir l’accord du gouvernement ukrainien pour enterrer un étranger ici, surtout un Biélorusse », relate Lioudmila. « Or, la plupart des Biélorusses [de l’unité] morts au combat passent par le crématorium. » Leurs cendres atterrissent par la suite dans une caserne quelconque de leur unité militaire, dans l’attente d’une issue impossible à prévoir. L’absence de sépulture constitue une « douleur supplémentaire pour leurs familles ». Ramener leur débouille en Biélorussie relève pour l’heure de l’impossible, alors que le régime va jusqu’à réprimer les proches de ces combattants, parfois même après leur mort.
Lourd fardeau
La perte de frères d’armes demeure un autre fardeau lourd à porter pour les soldats dont la plupart n’avaient jusque-là jamais tenu une arme. Lioudmila côtoie cette détresse au quotidien. « Accablés par la culpabilité, ils se demandent s’ils auraient pu faire quelque chose pour les sauver. Certains se sentent aussi coupables du fait que leur pays est considéré comme le co-agresseur. En Biélorussie, la plupart ne soutiennent pas Loukachenko et sont contre la guerre. »
Trois ans et demi de guerre plus tard, les motivations d’origine s’estompent parfois. « L’objectif de libérer la Biélorussie devient secondaire pour certains, avec un sentiment d’appartenance à l’armée qui prend le dessus. Certains prennent ancrage ici et abandonnent l’idée de retourner en Biélorussie un jour. Malheureusement, beaucoup ne s’attendaient pas à ce que cela dure si longtemps. Les Ukrainiens, quand ils sont blessés ou démobilisés, peuvent retourner auprès de leur famille. Les Biélorusses, eux, ne peuvent recevoir de soutien familial, ne pouvant même pas dire à leurs proches où ils sont. » Les syndromes post-traumatiques s’ajoutent à une réintégration pénible à la vie civile. L’aide psychologique demeure un tabou auprès des soldats, biélorusses comme ukrainiens, souligne Lioudmila. « Parfois, ils viennent seuls pour une consultation, tout en demandant toujours de ne le dire à personne, par peur d’être considérés comme fous et d’être exclus de leur régiment », souligne la professionnelle, qui portait autrefois assistance aux ex-détenus politiques.
Mort cliniquement pendant une minute
Membre du bataillon Volat, Dzianis Urbanovič reprend des forces, en convalescence à Kiev.
Il affiche un teint blême, un corps usé, l’âme écorchée par trop de compagnons d’armes morts au front. La guerre lui a perforé un poumon, laissé des problèmes d’estomac. Il a déjà failli partir pour de bon. Une fois, on l’avait déclaré mort cliniquement « pendant une minute et deux secondes ». Il dit s’être senti comme transporté, « avec cette sensation de voler, de plonger dans l’obscurité, puis de revenir à quelque chose de lumineux ».
Soldat respecté, il n’est pas simplement connu pour ses faits d’armes sur le champ de bataille. Lors de sa jeunesse militante, il y a une dizaine d’années, M. Urbanovič formait déjà l’avant-garde de la résistance au régime de Loukachenko. On le connaissait alors comme l’un des gardiens de la mémoire de la forêt Kourapaty, en lisière de Minsk, lieu d’exécution de l’intelligentsia biélorusse lors des purges staliniennes de la seconde moitié des années 1930. Une époque qui paraît lointaine pour le soldat, qui fit l’expérience des geôles biélorusses, avec des dizaines de kilos en moins.
Au début de la guerre, drapé d’une certaine naïveté, il brûlait d’envie de se rendre en Biélorussie pour « faire quelque chose » sur place. Dzianis Urbanovič ne se fait guère d’illusion, « il n’y a malheureusement aucun moyen démocratique de changer quoi que ce soit en Biélorussie, cela ne peut être fait que par la force ». Et il sait aussi que déloger la dictature dans son pays ne sera pas aisé, surtout face à Moscou qui risquerait d’y intervenir militairement. « Il est facile de dire “libérer la Biélorussie”. Mais qu’est-ce que cela signifie réellement ? Après tout ce que j’ai vu ici, pendant cette guerre, les cités en ruine, Bakhmout, je ne souhaite pas forcément voir quelque chose de semblable en Biélorussie », avoue-t-il. Car la guerre, pour lui, ce n’est pas qu’une affaire de bravoure. C’est cette grenade que l’on s’apprête à dégoupiller entre ses mains pour éviter de se laisser capturer. C’est ce camarade avec qui l’on prenait un thé en matinée, et qui meurt dans l’agonie quelques heures plus tard, disparu sur le champ de bataille. « Le plus dur, dit Dzianis Urbanovič, ce n’est pas la mort. C’est l’impuissance, celle de ne pas pouvoir se défendre ou aider ses camarades blessés. »
Il rêve de pouvoir rentrer dans son pays, pour humer de nouveau les conifères de Kourapaty et, pourquoi pas, mener des fouilles archéologiques dignes de ce nom sur ce lieu méprisé par la dictature de Minsk. Il espère rester en vie, aussi, afin de pouvoir raconter l’histoire de « ceux qui ont sacrifié leur vie ici de manière anonyme, et dont les corps reposent toujours dans la terre du Donbass ».

