
La Ville de Laval a voulu abandonner en catimini sa Politique municipale d’intégration de l’art public aux bâtiments et sites municipaux. Un courriel anonyme a alerté Le Devoir et les milieux artistiques de la ville. Ces derniers n’ont pas été consultés à ce sujet ni prévenus de cette recommandation.
À l’ordre du jour de la séance du comité exécutif de la Ville du 17 décembre, le point 60 entend « recommander au conseil d’abolir » cette politique lancée en 2021.
Certains y voient un recul pour le développement culturel de Laval, qui s’est accéléré dans la dernière décennie. D’autres attendront le dépôt prochain du budget de la culture pour se prononcer.
Pour « l’exercice budgétaire 2026, la Ville de Laval a dû faire des choix difficiles », confirme Carolanne L. Gagnon, conseillère en affaires publiques pour la Ville.
« Mettre fin à la Politique municipale d’intégration de l’art public ne remet aucunement en question l’importance de l’intégration d’œuvres d’art aux infrastructures lavalloises », poursuit Mme Gagnon.
Le geste viserait « plutôt à revoir les mécanismes en place à la lumière de la situation financière actuelle et [à] permettre davantage de flexibilité ».
Lors de son adoption en 2021, cette politique avait été bien accueillie. Elle prévoit d’accorder 1,75 % du budget des projets financés par la Ville d’au moins 1 million de dollars à l’acquisition et à l’intégration d’œuvres artistiques dans tous les bâtiments et sites municipaux ouverts au public.
C’était une mesure plus ambitieuse que celle de Québec, communément appelée « politique du 1 % ». Or, « la hausse marquée des coûts des infrastructures et le contexte budgétaire exigent que la Ville revoie ses façons de faire », a indiqué le cabinet du maire de Laval, Stéphane Boyer, réélu pour un deuxième mandat en novembre dernier.
« L’objectif n’est pas de freiner la création, mais de se doter d’un cadre plus flexible, en dialogue avec le milieu culturel », ajoute le cabinet.
Culture Laval, qui regroupe tous les acteurs culturels de la troisième ville du Québec, n’a toutefois pas été consultée, et elle a dû demander une rencontre d’urgence, mardi, avec le cabinet.
« On est réceptifs à leur analyse, a résumé ensuite la présidente, Christine Huard. On nous dit que les engagements pris en culture pour 2025-2026 seront maintenus. On attend le prochain dévoilement du budget avant de se positionner. »
Absorber le coût des chantiers, abolir celui des œuvres
Après cette rencontre où le maire n’était pas présent, Culture Laval a fait le point par courriel auprès de certains de ses membres. La Ville jugeait la politique « contraignante pour certains gros projets d’infrastructures à court et moyen terme », y lit-on.
Comme pour le projet de rénovation de l’usine d’épuration La Pinière, dont le coût est maintenant évalué à 300 millions de dollars. Ce projet donné comme exemple est pourtant sur la table de la Ville depuis une décennie, soit bien avant que Laval adopte sa politique d’intégration de l’art public.
« Avec le coût des matériaux qui ne cesse d’augmenter, ils n’auraient pas pu répondre aux exigences de la politique sans plomber le budget de construction et par le fait même augmenter le fardeau financier des citoyens », poursuit Culture Laval.
La Ville veut prendre un pas de recul. « Ceci étant, ils nous ont dit que le budget de la Ville en culture allait être bonifié en 2026 », indique-t-on encore dans le courriel.
L’art partout
Charlotte Panaccio-Letendre est directrice générale et artistique de Verticale — centre d’artistes depuis 15 ans. Pour elle, retirer cette politique est un recul. Sa force était de garantir l’ajout d’œuvres dans tous les bâtiments, non pas seulement ceux à usage culturel.
« Comme dans une caserne de pompiers », a-t-elle illustré, avant que l’exemple de La Pinière ne soit porté par la Ville. « Pour moi, c’est là que c’est important d’agir. » Car c’est lorsque l’art s’étend hors des lieux qui lui sont destinés « qu’une plus grande familiarisation du public aux œuvres et à l’art se développe ».
Depuis l’adoption de sa politique, Laval a intégré 34 nouvelles œuvres à ses infrastructures. Auparavant, la collection municipale en comptait 50. Quatre autres œuvres sont prévues pour une installation en 2026, dont deux pour l’Épicentre-Culturel. Laval assure qu’elles seront maintenues.
Ironie de l’ordre du jour, le conseil doit aussi voter mercredi, juste après l’abolition de la politique, le contrat d’exécution pour l’œuvre de l’artiste Richard Purdy qui sera intégrée à l’Épicentre-Culturel dans le cadre de la Politique d’art public.
Déprofessionaliser
Pour le Regroupement des centres d’artistes autogérés du Québec (RCAAQ), remettre ce genre de politique en question réduit les perspectives et les conditions de travail des artistes, et appauvrit l’expérience quotidienne des citoyens.
« Si la Ville de Laval choisit d’aller de l’avant et de repenser sa politique d’art public, la concertation avec le milieu artistique sera d’une nécessité primordiale afin d’assurer des processus justes, transparents et réellement adaptés aux réalités des pratiques d’art d’aujourd’hui », estime la directrice générale du RCAAQ, Catherine Bodmer.
Le Regroupement des artistes en arts visuels (RAAV) se positionne, de son côté, fermement contre le retrait de la politique d’art public de Laval.
« Depuis plusieurs années, nous sommes préoccupés de voir certaines municipalités affaiblir leurs politiques d’art public au détriment des artistes et des principes de saine gouvernance, parfois pour favoriser des partenariats commerciaux. »
« Ces glissements contribuent à banaliser l’expertise artistique, à contourner les mécanismes d’évaluation par les pairs et à rendre le processus plus opaque », comme le prévoit sa directrice générale, Camille Cazin.
De plus, « les contrats en art public représentent une source de revenus non négligeable pour les artistes professionnels », rappelle le RAAV.
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