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50 ans de «Pommes de route»: Stephen Faulkner raconte l’histoire de cet album culte composé avec Plume Latraverse.

26/11/2025 | Le Devoir

Alors que tout le Québec avait les oreilles tendues vers le Royaume-Uni et ses explorations rock progressives sophistiquées, un album s’apprêtait à renverser la vapeur avec ses références musicales purement américaines et son joual outrancier.

C’était il y a 50 ans, en novembre 1975, que paraissait cet album culte : Pommes de route, une manière presque poétique de désigner le crottin de cheval sur le bord de la chaussée. Il s’agit du premier et seul album, à titre de tandem, de Plume Latraverse et Stephen Faulkner. « À l’époque où il est sorti, c’était l’ascension d’Harmonium. Nous, on incarnait une espèce d’antithèse à [tout ce qu’Harmonium pouvait représenter] », explique Faulkner, rencontré par Le Devoir, près de chez lui, dans le quartier Rosemont.

Au lieu de vénérer Genesis, Pink Floyd et Gentle Giant, comme la plupart des musiciens québécois des années 1970, Cassonade (sobriquet en référence à ses favoris à tendance rouquine) était branché sur Leon Russell, The Allman Brothers Band, les Byrds et Dr. John, des artistes américains à la fibre folk, country, southern rock et blues. « Personne ne “tripait” sur ce genre de musique là. Tout le monde en avait juste pour les Anglais », soutient-il.

Alors âgé d’à peine 20-21 ans, l’auteur-compositeur-interprète a bricolé, avec Pommes de route, un objet musical riche et authentique, en parfaite osmose avec ses influences de l’époque. Plume, qui connaissait déjà un certain succès au Québec, lui a laissé les coudées franches pour créer la grande majorité des chansons de l’album à ses côtés. « C’était lui, le boss, la vedette, mais, en studio, il se fiait sur les autres », rapporte Faulkner à propos de son ancien ami, qu’il n’a pas vu depuis plusieurs années (et qui, fidèle à ses habitudes, a refusé cette demande d’entrevue).

On est en 1973 quand Faulkner rencontre Plume, de huit ans son aîné, à la mythique Casanous, lieu emblématique de la contre-culture québécoise des années 1970. Invité à accompagner au piano « les élucubrations de Pierrot Léger », poète qui formait alors le trio iconoclaste La Sainte-Trinité avec Plume et un certain Docteur Landry, le jeune Faulkner accepte une invitation impromptue de la part d’un pur inconnu. « Y a un gars que j’connais pas, un grand avec une barbe, qui me dit quelque chose comme : “Ouais, c’est bon, ce que tu joues… Mais tu sais-tu jouer de la guitare aussi ?” Ce gars-là, c’était Plume. Je lui ai dit oui et, pas longtemps après, on commençait à faire des spectacles », se souvient l’artiste de 71 ans, citant entre autres des premières parties pour Les Jérolas et Claude Dubois. « Et là, ça a parti sur des chapeaux de roues. »

« Juste le gars qui l’accompagnait »

À peine quelques mois après leur rencontre, Faulkner est en studio pour l’enregistrement de Plume pou digne, premier album solo de Plume, sur lequel on trouve les classiques Rideau et Calvaire. « J’avais aucune expérience, j’avais pas les bons outils, les bonnes guitares. J’étais pas préparé du tout ! Toute ma vie a été comme ça… toute ma calice de vie ! Je suis arrivé à tout ça par accident. »

Par accident, mais aussi en sachant prendre sa place au moment opportun. C’est Stephen Faulkner qui a proposé à Plume, voyant leur facilité à écrire et à composer ensemble, d’enregistrer un album commun. « Je lui ai dit, off the cuff, sans trop y réfléchir : “On pourrait garder nos chansons, les 10-11 qu’on a, et les regrouper.” Mais j’ai jamais pensé à ça comme un duo ! Je voulais pas être Jim et Bertrand ou Simon and Garfunkel. Dans ma tête, j’étais juste le gars qui l’accompagnait. »

Après avoir enregistré Le vieux show son sale, un album rock mordant à la pochette « absolument dégueulasse » (représentant une femme avec le visage enduit de sperme), Plume revient vers Faulkner la même année. Les deux acolytes enregistrent Pommes de route à Repentigny, au studio du compositeur Paul Baillargeon, avec un budget famélique d’à peine plus de 7000 $. Des séances supplémentaires ont lieu à Montréal, notamment au renommé studio RCA Victor.

En résulte un album beaucoup plus mélodique que son prédécesseur, un opus aux allures de journal de bord ou, plutôt, de carnet de route abreuvé aux histoires de brosse — le tout, évidemment, saupoudré de grossièretés en tous genres, comme La bienséance et Les bobettes à Bedé, mais aussi de complaintes plus sensibles, comme Alcohol, Ma porte de shed et Sapolin #148, ballade que Plume dédie à sa vieille Valiant 64 « de couleur brun marde ».

La pochette, d’ailleurs, exprime bien cette fascination pour tout ce qui se rapporte aux déchets organiques. On y voit les deux protagonistes de dos, en plein milieu d’un rang des Cantons-de-l’Est, avec un Plume au pied empêtré dans une pomme de route bien garnie. « Le photographe s’est installé, et Plume est parti chercher de la marde… Je savais pas ce qu’y faisait, mais je l’ai vu, au loin, se faire poursuivre par une vache… ou un taureau. En tout cas, il a passé la clôture vite, vite. »

La relation entre les deux musiciens commence à battre de l’aile en 1976, peu après une tournée très éreintante de 22 dates en 30 jours. « Je voulais continuer [les spectacles] avec des musiciens, mais, lui, il voulait faire des shows à deux, souvent dans des endroits où il n’y avait même pas de piano à queue… Je trouvais que ça ne rendait pas justice à ce qu’on avait fait. » Cette divergence de points de vue artistique est, en fin de compte, à l’image des personnalités des deux musiciens. « Plume, c’était un bum, et moi, j’étais un ti-cul qui sortait de ville d’Anjou. Il avait presque 10 ans de plus que moi… On venait d’une autre génération musicale. Il était pas très musique américaine. En fait, il était plus tourné vers la France, surtout vers Georges Brassens. »

« Mais, bon, à quelque part, je dois dire que Plume a été mon professeur », admet le musicien, qui a reçu, en 2001, le prestigieux Félix de l’auteur ou compositeur de l’année au gala de l’ADISQ. « Je l’ai beaucoup observé. Et même si je n’ai jamais écrit dans son genre, c’est lui mon mentor, ma porte d’entrée dans tout ce milieu-là. Je lui dois beaucoup… Pas nécessairement à lui, mais à la vie. » Comme quoi certains accidents de route sont plus importants que d’autres.

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